La journée s’annonce ´pluie’ et ça tombe bien car on est dans un lieu qui impose un moment de commémoration, théâtre de la transformation du Vietnam entre 1954 et 1975. On oublie les vélos et on organise une visite.

On a la chance de trouver un guide local, Hoa, né en 1956 ici à Dông Hà, province de Quáng Tri. Ses parents parlaient Français, pour Hoa, ça se limite aux chiffres de 1 à 10. Dông Hà se situe à 20 kms au sud de l’ancienne frontière Nord-Sud, tout près de la DMZ, notre guide a grandi avec la guerre, ses commentaires nous touchent par leur réalisme. 

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Je tente un résumé chronologique de cette époque, entremêlé de quelques souvenirs de Monsieur Hoa.

1939 Malgré la révolution Hô Chi Minh qui gronde, la France quitte le Tonkin pour s'occuper de ses frontières. Le Japon en profite pour occuper le Vietnam.

1945 Capitulation du Japon lors de la seconde guerre mondiale, Hô Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam.

1946 La France revient récupérer son bien, c’est le début de la guerre d’Indochine.

1954 Après la défaite de Diên Bien Phu, la France se retire. Suite aux accords de Genève, le Vietnam est partagé provisoirement en deux, la frontière se situe sur la rivière Bên Hái qui suit le 17ème parallèle, un seul pont, le Hien Luong Bridge, permet le passage d’un côté à l’autre. Un référendum doit permettre, dans un délai de 2 ans, la mise en place d'un gouvernement unique pour l'ensemble du pays ré-unifié. 

La province de Quáng Tri, à cheval sur le fleuve, se trouve coupée en deux, mais les habitants ont le choix de déménager d’un côté ou de l’autre. L'image symboliquedes ô montrée dans le mémorial situé au sud du Hien Luong Bridge est celui de femmes du Sud tendant les mains vers le Nord dans l’attente du retour de leurs maris à idéal communiste, partis (pour 2 ans) apporter leur soutien à Hô Chi Minh.

ED68B1E3-04A6-4F25-BD78-11B1E0427A19Hien Luong Bridg avant / après bombardement,

Mémorial Sud : 1954 les femmes de maris communistes 

Mémorial Sud  : 1972 traversée du fleuve en bateau

1956 Pas de référendum, on a tout fait dans le Sud pour l’éviter, on craint trop la victoire du Nord et la mise en place d’un gouvernement communiste. Moment de guerre froide, où les Américains interviennent en tant que conseillers militaires. Nord et Sud s'observent et se défient comme chien et chat.

1965 Intervention américaine plus musclée, la guerre éclate entre Nord et Sud. Les Américains s’installent sur le haut de la colline de Doc Mieu, à quelques kilomètres au sud du pont, et lancent des opérations intensives de bombardement au nord de la province de Quáng Tri, pour pousser les habitants à quitter les lieux, craignant qu’ils alimentent en armes et nourriture la garnison Nord Vietnamienne en place sur l’ile voisine de Con Co. Les villageois ne fuient pas. De fermiers, ils deviennent combattants de l’ombre. Ils creusent un réseau de tunnels pour se mettre à l’abri avec leurs familles. En 18 mois, ce sont des kms de galerie creusés dans l’argile par une centaine de personnes. On visite les tunnels de Vinh Moc, 3 étages de galeries descendant à 30 mètres sous terre pour abriter pendant 6 ans 600 personnes dans des conditions sanitaires impossibles, avec une devise « to be or not to be», traduite par le guide en « ils n’avaient pas le choix ». Des pièces de vie de quelques m2 pour chacune des 100 familles, une vingtaine d’issues côté mer ou côté colline, une salle de bains pour 600 personnes, un local WC pour 600 personnes, une salle d’hôpital, 17 naissances, une salle commune où on fête les anniversaires... C’est différent des tunnels de Cu Chi près de Saigon, utilisés pour approvisionner les troupes du Viêt-cong, qui font partie de la ramification des pistes Hô Chi Minh.

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1968 Hô Chi Minh lance une offensive folle le jour de la fête du Têt. C’est incroyable, c’est une fête tellement respectée, avec retour sur terre des ancêtres et toutes les traditions et le respect que cela signifie. Une offensive qui fait très mal aux troupes Hô Chi Minh - les cimetières militaires regroupent en une seule énorme tombe les combattants du Têt, alors qu’ils ont des tombes individuelles pour les autres batailles -, mais elle frappe psychologiquement l’Amérique qui va se désengager progressivement du Vietnam.

1972 Le Hien Luong Bridge est bombardé par les Américains, ce qui n’empêche pas les troupes du Nord de traverser le fleuve en bateau et de faire reculer les Américains qui gardaient la colline. La frontière est repoussée de 30 kms jusqu’à Quáng Tri, à 10 kms au sud de Dông Hà. Notre guide a 16 ans, son frère aîné est dans l’armée du Sud, il fuit avec sa famille vers le Sud en direction de Da Nang, ils s’installent dans un ancien camp Américain abandonné suite au retrait progressif de l’armée américaine. Selon Hoa, le gouvernement du Sud s’occupe au mieux des réfugiés, ils sont nourris logés, reçoivent de l’argent pour leurs dépenses courantes.

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1973 Départ des Américains.

1975 Capitulation de Saigon, réunification du pays sous le contrôle du gouvernement du Nord. Quand Hoa et sa famille reviennent chez eux à Dong Ha, il ne reste plus rien, le pays a été entière détruit par les bombardements. Le gouvernement apporte un faible soutien au Sud, mais le Vietnamien est débrouillard, il récupère tout ce qui traine (carcasses d’avions, bois, ...) et se fabrique un logement de fortune, et la vie reprend le dessus.

Quelques commentaires de  Monsieur Hoa (+84 090 542 57 01, hoadmz@gmail.com), en vrac :

Les armes à feu : On n’avait pas de fusils, mais on a pris des fusils Français, et on a fabriqué nos propres fusils en faisant des photocopies. 

Les Américains : Hoa a 10 ans en 1966, les soldats en ont 20, ils distribuent chocolat et cigarettes, sympas.

Le Hien Luong Bridge : chaque côté avait ses postes de contrôle, miradors, hauts parleurs de propagande. Un mémorial a été mis en place. Côté Nord : on a reconstitué les lieux d’avant les bombardements américains, c’est la référence. Côté Sud : aucune reconstitution concrète, seule une statue montrant les femmes du Sud tendant la main à leur mari communiste parti vers le Nord. 

Entre les combattants du Nord et du Sud : le message est clair, sans parti pris et sans émotion : seuls les combattants du Nord ont droit à une reconnaissance. Ils sont célébrés comme des martyrs de la révolution, qui se battaient pour la bonne cause, sans être rémunérés, contrairement à ceux du Sud qui recevaient leur salaire et compensation en cas de décès. Seuls les combattants du Nord ont été rapatriés dans les cimetières militaires. Honneur aux vainqueurs, malheur aux vaincus. Visite émouvante de l’un des 70 cimetières de la province de Quáng Tri, avec ses 11000 tombes. Et pour finir, la note positive d’espoir : le Sud ne voulait pas de communisme, mais le raz le bol de la guerre l’a emporté, et la paix trouvée en 1975 a pris le dessus sur les idées politiques. D’ailleurs, au Nord, on ne parlait plus de combattant communiste, on parlait de combattant de la libération. S’il y a une victoire, c’est celle de de la réunification du pays.

Et le vélo dans tout ça ?

Si le Vietnamien est débrouillard, il est aussi créatif et persévérant pour transporter des charges incroyables sur un deux-roues. On le constate tous les jours sur la route en voyant le chargement des deux-roues motorisés. La victoire de Diên Bien Phu est un exemple de la capacité des gens à transporter du matériel, des pièces d'artillerie lourdes ont voyagé sur des vélos à travers les montagnes, personne ne s’y attendait.

Et pourtant, le chargement de nos bicyclettes continue de les interpeller, alors que... y’a rien là !

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